«Quand après soixante années, on survole le temps qu’on a vécu, on éprouve des émotions diversement colorées, mais les images, les événements viennent vers nous en un tel désordre qu’il est difficile de les présenter avec la rigueur souhaitable.

En introduction au récit de Claude Chesneau et notes de Michel Fessard sur la libération de Courville le 15 août 1944, j’ai souhaité aborder la période mouvementée que nous avons vécue avec passion : les préparatifs du débarquement allié du 6 juin 1944.

J’avais 15 ans à l’aube de l’été 1944, je travaillais à la ferme familiale - la ferme du Patis, seule dans la plaine entre Pontgouin et Digny - avec ma mère, ma grand-mère et Eugène le charretier. J’aurais pourtant dû continuer mes études et rentrer à l’institution Notre Dame de Chartres dirigée par mon grand-oncle le chanoine Gabriel Pothier mais mon père était prisonnier de guerre en Allemagne. Je devais rester au travail pour aider les femmes. Il y avait une vingtaine de vaches et de génisses, trois chevaux - Madère, Bijou, Péchard - aux ordres d’Eugène pour tous les travaux des champs, du semis à la récolte, un cochon et une importante basse-cour. Nous avions aussi un grand jardin rempli d’arbres fruitiers, de légumes et de fleurs.

Un jour, je reçois la visite de Marcel, venu de Pontgouin en vélo. Il avait dans son guidon un message de la résistance pour son ami du réseau de Digny. Il me demande de bien vouloir conserver le plus longtemps possible en luzerne le grand champ situé derrière la  ferme - direction le Charmoy Gontier - car il sert de temps en temps de terrain d’atterrissage pour certains avions alliés qui, la nuit, parachutent ou déposent des armes pour la résistance et reprennent des aviateurs abattus par la D.C.A. ou dans des combats aériens.

Les nouvelles, nous les écoutons à la T.S.F. A Radio-Paris, Jean-Hérold Paquis s’était signalé par l’affirmation «Comme Carthage, l’Angleterre sera détruite». La voix de la liberté «Ici Londres, les Français parlent aux Français» nous disait en préambule ce que nous savions déjà :

«PARIS MENT, PARIS MENT
RADIO-PARIS EST ALLEMAND»

Souvent nous entendions des “messages personnels” : «Les carottes sont cuites»... «Le soleil se lève à l’Est...» etc... Voix immédiatement brouillées par des émissions de l’occupant. Ces messages de Londres annonçaient parfois aux groupes de résistants concernés le parachutage d’armement et de matériel radio.

En ce printemps 1944, nous chantions “Le moulin de Maître Pierre” présenté par Jean Nohain. “La Paimpolaise” que tout le monde entonnait à la fin du repas. “Une étoile d’amour”, puis nous parvenait d’outre-Manche “Le chant des partisans”.

La campagne était giboyeuse. Eugène se mit à poser des collets pour attraper les lièvres, et il m’apprit à faire des collets avec le crin de la queue d’un cheval pour prendre les perdrix dans les buissons. Tous les midis, il partait avec sa pouche(1) sur l’épaule et relevait ses collets. Quand il avait un lièvre, il le plaquait dans le coffre du semoir à grains sous le hangar. En soirée il se rendait à Pontgouin, il le vendait pour améliorer l’ordinaire.

Or il arrive qu’un soir un avion survenant de la direction de Chartres se met à tournoyer, puis à rôder très bas. Il est en flammes. Son manège tragique dure quelques minutes. Il s’abîme dans un champ proche d’un petit bois (la Fillotrie) situé entre la route de Pontgouin et le Charmoy. Souvent sur cette route je faisais un bout de chemin avec les grandes filles qui revenaient de l’école. Il y avait Madeleine, Suzanne et Jacqueline qui deviendra mon épouse, elles avaient 12 ans). Le lendemain matin, nous apprenons que l’équipage anglo-australien a péri. il repose au cimetière de Pontgouin (leur mission, largage de tracts).

Je me souviens aussi d’un midi, où j’ai vérifié, dans le coffre du semoir, si Eugène avait fait bonne chasse. Surprise ! Mon sang ne fait qu’un tour ! Je découvre un tissu blanc très fin et aussitôt je m’aperçois que c’est un parachute. Je devine qu’il y a, près de moi dans le tombereau ou dans la charrette, un aviateur probablement guidé chez nous par la résistance.

Le gars Eugène, qui habite une petite maison isolée, arrive et me conseille : «Tu n’en parles pas aux femmes et donne lui à manger». Je vais couper une miche de bon pain fabriqué dans la motte du four, un bout de cochon, du fromage blanc, une bouteille de cidre que je dépose dans le semoir. J’avoue avoir eu très peur.

Le lendemain matin quand je vais au petit hangar, tout a disparu, même le précieux parachute qui lui a sauvé la vie. Cet aviateur venait-il de l’avion anglais tombé à Friaize ou de celui descendu à Saint-Arnoult-des-Bois ? Il avait à bord des Canadiens, les morts sont enterrés à Saint-Arnoult, 4 ont été faits prisonniers mais un s’est évadé). J’étais trop jeune pour avoir des informations.

Nous avions espéré le débarquement pour le mois de mai. A la radio de Londres les messages personnels se faisaient plus nombreux. Le 5 juin au soir notre attention est retenue par l’un d’eux qui, différent des autres quant à la forme, est brouillé avant que nous l’ayons entièrement entendu : «Les sanglots longs des violons...»

Au matin du 6 juin, le père Couvé, notre facteur, nous dit : «Ca y est ! Les Américains sont débarqués en Normandie !». Grande joie pour nous quatre, quel soulagement, la guerre est bientôt terminée. Le fameux vers de Verlaine ne nous avait pas annoncé des «langueurs monotones» mais le débarquement et avait alerté les réseaux de résistance pour qu’ils passent à l’action. A midi, je descends en vélo retrouver les copains Jean, Gérard, Maurice et les autres et nous entonnons : «J’irai revoir ma Normandie, c’est le pays qui m’a donné le jour...»

La bataille a duré plusieurs mois. Toutes les nuits notre région était survolée d’avions fantômes. Le temps nous durait et pourtant de réconfortants événements se succédaient. Les allemands subissaient d’importants revers sur tous les fronts.

Puis conséquence logique des succès des Alliés dans la Manche, nous apprenons le dimanche 13 août à la sortie de la messe que les blindés américains étaient arrivés à la Ferté-Bernard et se dirigeaient sur Nogent-le-Rotrou.

Lundi 14 août après-midi : Eugène rentre de Pontgouin avec sa musette sur le dos ; il a fait son petit commerce habituel. Au détour d’une rue, il a appris que les soldats américains étaient à Chuisnes (aux Châtelets) et au bois de Maulny.

Mardi 15 août au matin : Radio-Paris a cessé ses émissions. Après déjeuner, je décide d’aller en vélo à Pontgouin où c’est la fête. Quelques chars américains passent, une clameur s’élève : «Les voilà !» Deux soldats allemands épuisés, traînant la jambe, sont entourés par les F.F.I. qui les remettent aux autorités civiles à la mairie.

Nous apprenons que dans la matinée, des chars allemands qui avaient passé la nuit dans le petit bois de Landelles, ont descendu le faubourg et tourné à droite en direction de Châteauneuf.

Vers 16 heures, avec les copains nous décidons de nous rendre à Courville, libérée le matin même par la 7ème division du XXè corps de l’armée américaine.»

Daniel Pothier
(1) Sac de toile de jutte

La libération de Courville : 15 août 1944


Que c'est-il passé?

Récit de Claude Chesneau

«Revenons quelques jours en arrière. Courville n’avait plus d’électricité, ni de téléphone, pourtant nous savions que les troupes étaient proches. La roue du moulin de Lancey, réparée provisoirement, actionnait une dynamo, ce qui permettait d’écouter Radio-Londres à l’aide d’un poste tout courants (T.S.F. à l’époque). Ces petites radios étaient vendues couramment dans le commerce. Les 23, 13, 14 août Radio-Londres annonçait à l’émission de 17 heures que les troupes américaines étaient à Chartres !... Nous savions par le “téléphone arabe” que cela était faux. Etait-ce pour induire en erreur les troupes allemandes ?

Le 14 août vers 15 heures un avion de chasse anglo-américain passe à basse altitude en haut de la rue Aristide Briand suivi de six à sept chausseurs Messerschmitt. Il tombe foudroyé par la chasse ennemie près de Flonville au lieu-dit “Les Coudreaux”. il s’agissait du pilote de chasse allié C.B. Russel. Le 16 août une assistance nombreuse prenait part aux funérailles de ce jeune aviateur en l’église de Fontaine-la-Guyon.

Le 14, vers 17 heures, une demi-douzaine d’otages, conseillers municipaux, commerçants étaient réunis à la mairie de Courville gardés par deux feldwebels(2) qui s’éclipsèrent vers 22 heures, sans tarder, nos otages rentrèrent chez eux.

Devant la ferme de la Ménagerie, un canon allemand de 77 mm tire en direction de Bettaincourt, la maison à droite en haut de la route de Saint-Denis-les-Puits (maison Juillet) a une partie de sa toiture brûlée. Monsieur Gilbert Poussin a récupéré trois douilles de ce tir.

Les Américains ripostent, un obus tombe sur la “cabane à Pinguet”, ce petit cabanon existe encore, il est situé à gauche du bord de la route des Canaux avant la maison Lesieur. Est-ce à cet endroit que deux ou trois Allemands ont été tués ? Ils étaient enterrés provisoirement dans des trous individuels le long de l’ancienne piscine, leurs veste dépassaient légèrement de la terre.

Vers 19 heures, le pont des Canaux et de la Ménagerie explose sous l’action des mines.

Les huit à dix artificiers allemands en file indienne passent le long du trottoir de la rue Aristide Briand avec leur cordon Bickford sur le côté. Quelle envie de les arrêter !.. Les otages !.. Heureusement non, quelques minutes derrière, un engin chenillé allemand avec un officier debout, de sa superbe allure, fermait la marche.

Les tilleuls de haute tige le long du cimetière sont abattus à l’aide de mines dites “savon de Marseille”, ensuite c’est le tour au pont du Moulin de la Varenne.

Le 15 août dès 8 heures du matin, quelques Courvillois ayant indiqué où passer à gué, une grue avec godet est en activité pour tirer des pierres de la carrière des Canaux à sec à cette époque, une tronçonneuse à chaîne (déjà !..) abat deux tilleuls pour faciliter le passage des blindés américains à travers l’emplacement du camping actuel. Un lit de pierres, un gros grillage, un lit de pierres ; le gué est prêt en travers de la fausse rivière.
Quel étonnement de voir tout ce matériel.

9 heures : une dizaine de soldats américains sont avenue Thiers au coin de la rue Aristide Briand. Une grande maison leur fait face coin Thiers et rue de Nantes. Au bruit de quelqu’un montant un escalier, comme dans un western ils tirent de tous côtés. Au même moment je me réfugie rue de l’Eure et ce qui me prête à sourire : je vois deux femmes âgées, Mesdames Routier et Calimas, à plat-ventre, sur la route goudronnée, rampant vers le transformateur. Aussitôt après, une Citroën traction avant noire suivie d’une Rosengart décapotable rouge conduites chacune par deux soldats allemands nue tête passent à côté d’eux sans qu’ils s’en rendent compte !.. Etonnant n’est-ce pas ? Mais ces GI’s n’avaient pas encore combattu.

Ne pouvant prendre la direction de Chartres à cause des tilleuls abattus, ils prennent la rue de l’Egalité. Hélas une mitrailleuse 12.7 en batterie sur le pont de la Gravonnette !..

L’Allemand de la traction dégaine avec sa mitraillette et blesse un GI’s à la mâchoire. La Rosengart s’arrête avant le pont. Les deux soldats allemands face contre le parapet à droite ont sans doute été exécutés comme franc-tireur. Quelle impression de voir ces deux soldats restés debout, mains en l’air sur ce plan incliné du parapet.

Un drapeau tricolore est hissé sur le clocher de l’Hôtel de Ville par le charpentier Germain Dufour.

Quel délire, quelle joie pour tous les Courvillois. La ville est en liesse. Ces GI’s bien habillés, les Jeeps, Dodges, GMC, ration K, les cigarettes à gogo Camel, Lucky, Chesterfield, chewing-gums, chocolat, etc...

Rien d’étonnant qu’Hemingway* correspondant de guerre soit dans nos murs ce soir du 15 août à l’Hôtel du Croissant. Ce XXè corps du général Patton dont la 7è division blindée du général Sylvester libéra Courville, avait son quartier général au Bois de Maulny pour quelques jours vue l’avance rapide de cette division. A ce Q.G., dans un camion de cartographe on fabriquait les cartes type Michelin au fur et à mesure de l’avance. Quelques temps après, un kiosque en bois fut installé provisoirement dans l’île, un dimanche tantôt un orchestre de jazz y joua. Etait-ce l’orchestre de Glenn Miller, vu que le Q.G. était proche ? La question reste posée. Courville était libérée.»

Renseignements recueillis par Messieurs Chesneau Claude, Marchais Jean, Poussin Gilbert, le livre de la libération de Chartres de Monsieur Joly Roger.

(2) Adjudant dans l’armée allemande